Photo: ©Juan-Carlos Hernandez
Dernière mise à jour: 16/mai/2012
Saxophoniste, improvisateur, compositeur, enseignant.
«Saxonéoniste», voilà un néologisme. Ce mot est une hybridation de «saxophoniste» et de «bandonéoniste.» Le saxophone étant devenu un instrument emblématique (ce rôle fut longtemps dévolu à la trompette) de la musique appelée «jazz» et le bandonéon étant sans nul doute l'instrument emblématique de la musique appelée «tango», c'est par cette hybridation qu'Eduardo Kohan, saxophoniste, met un mot sur l'état actuel de son évolution musicale.
Les voies ouvertes ou signalées par Piazzolla ont permis à des musiciens comme Eduardo Kohan de concilier leur penchant pour le jazz, musique aujourd'hui mondiale, mais néanmoins étasunienne et surtout afro-étasunienne, avec l'amour du tango. Kohan, comme nombre de ses compatriotes, a pris le tango pour quelque chose de naturel, faisant partie de l'infinité des choses qui font le cadre de la vie. Un autre grand cosmopolite, l'écrivain argentin Jorge Luis Borges, dit quelque part qu'il n'y pas de chameaux dans le Coran, étant donné que, comme toute chose ou tout être appartenant au quotidien le plus habituel, cela ne se remarque pas. Or, pour certains Argentins, surtout les musiciens attirés par le jazz, le tango a été longtemps comme les chameaux du Coran selon Borges. Il était là et c'était tout.
Eduardo Kohan appartient au nombre croissant de musiciens argentins — et Uruguayens, car le tango appartient aux deux rives du Plata — qui, façonnés par les audaces du jazz, ont pris le tango à bras le corps et ont fini par trouver une voie d'approche et de traitement de la matière musicale permettant de jazzifier le tango et de — bon, ben, encore un néologisme — tanguifier le jazz. Ainsi, la voie choisie par Kohan, passe par son saxophone ténor et son jeu de saxophone a été inspiré par des jazzistes comme John Coltrane et Archie Shepp. Mentionnons également, côté argentin, le travail accompli par Gato Barbieri depuis les années 1970.
L'interprétation, pour un musicien tanguicien-jazzicien comme Kohan, ne saurait se borner à une simple réproduction, mais qu'elle suppose une exigence d'appropriation, d'identification profonde avec la matière musicale jouée, puisqu'en jazz on exige de soi la création ou, tout au moins, la re-composition à travers l'improvisation.
C'est à une entreprise difficile et risquée que s'est voué Eduardo Kohan ces dernières années dans sa volonté de retour au tango authentique, mais au tango authentiquement ouvert. Reconnaissons que le jeu en vaut la chandelle, même si, de nos jours, nous nous éclairons aux gaz sophistiqués. Son entreprise a elle aussi quelque chose de sophistiqué, mais surtout de quête de nouvelles facettes des musiques et des êtres en jeu.
Un saxonéoniste nous est né, réjouissons-nous.
Norberto Gimelfarb, ecrivain, traducteur, enseignant